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dimanche, avril 29 2018

La baronne et le musicien : Madame von Meck et Tchaïkovski

Annie Strohem

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Livre emprunté à la bibliothèque Le Prévost le jour où j'ai rapporté ici la bio de Paula M. Becker. Déniché en cherchant cet inspirant livre de Darrieussecq -- voir billet du 25 mars 2018, qui était introuvable parce que classé au mauvais endroit ; ils ont fini par retrouver le livre perdu tant convoité pendant que je dévalisais les rayons biographies de musiciens et autres artistes. J'ai été attirée par le titre de Troyat, et par ce nom d'auteur dont j'ai lu quelques gros romans en plusieurs volumes il y a pas mal de temps déjà. Et puis j'aime bien la musique de Tchaïkovski aussi, alors intriguée, j'ai saisi l'occasion d'en apprendre un peu sur le musicien au travers de sa liaison avec cette baronne. Mais qui était-ce donc ?

Lecture commencée le 9 avril et terminée le lendemain. J'avoue avoir lu beaucoup le 10 avril. Pas noté pourquoi. Soit il pleuvait, soit j'avais pas envie ni besoin de sortir. Sauté quelques passages un peu redondants ici et là.

Ce livre raconte la relation épistolaire ayant duré 14 ans entre la baronne Nadejda von Meck [1831-1894] et Pierre Illitch Tchaïkovski [1840-1893].

En 1876, alors âgée de 45 ans, la baronne von Meck se retrouve seule après la mort subite de son mari le baron Karl von Meck. Seule, mais avec 11 enfants, qu'elle a mis au monde entre 1848 et 1872, dont 7 sont encore à sa charge, les 4 autres étant déjà mariés, madame semble avoir eu peu de liens et d’occupations avec ses enfants, élevés par les nounous et les gouvernantes, préférant prendre soin de son mari et s’occuper de leurs affaires et voyager en Europe.

Vers le mois de janvier 1876, elle va à un premier concert où Rubinstein interprète La tempête de Shakespeare, poème symphonique et dernière oeuvre de Tchaïkovski et se retrouve prise sous le charme de sa musique. Mais ce n'est qu'après un nouveau concert où elle se rendra en mai de la même année, qu'elle décidera d'écrire au musicien pour lui faire part de son admiration et lui demandera des transcriptions musicales, en échange d’une rémunération généreuse.

Monsieur répondra sans délai et acceptera, reconnaissant. C’est sur cette base que s'installera peu à peu une relation trouble ou Nadejda finira par voir le compositeur dans sa soupe, l’incitera à voyager et lui offrira l’hébergement dans l’une ou l’autre de ses maisons lorsqu’elle n’y séjourne pas : elle aimera y respirer le même air que lui, dormir dans ses draps lorsqu’il aura quitté ; elle deviendra peu à peu jalouse de ses amis, de sa renommé et cherchera à critiquer et à contrôler ses choix en matière de création musicale. Vu qu'elle lui verse une rente annuelle et autres largesses, qu'elle supporte sa création, elle semble donc s’estimer justifiée de fixer toutes les conditions matérielles, sociales et autres, de leurs échanges. Et que la célébrité des oeuvres composées retombe sur elle aussi.

Cette relation épistolaire durera ainsi une quinzaine d’années [de 1876 à 1890], années durant lesquelles les deux « amis » évolueront dans des directions nettement opposées conduisant à une rupture consommée. Il n'y eut jamais de véritable rencontre entre ces deux personnages étranges et les rares fois ou ils furent en présence l'un de l'autre, ce fut selon des circonstances accidentelles, non planifiées. Ils firent par la suite leur possible pour que cela ne se reproduise plus.

Quoi qu'Il en soit, cette femme avait un caractère de chien. C'est du moins ce que Troyat rapporte dans ce livre dont l'histoire s'appuie principalement sur la correspondance entre madame Nadejda et son compositeur préféré. En plus d'avoir mauvais caractère, Troyat décrit la baronne comme étant une femme de tête plutôt moche physiquement, envieuse et contrôlante. Tout cela n'en fait pas un personnage attirant. Grande voyageuse, et mélomane comme son père, elle jouait du piano. Et en plus, elle était riche à craquer [demeure principale à Moscou : une résidence cossue de 60 pièces, avec 50 domestiques, d'autres propriétés dans différents pays, wagon de train personnel, etc..] Mais elle adorait son cher Tchaïkovski et ignora les rumeurs de « moeurs dissolues » qui couraient déjà à son sujet lorsqu'elle fit sa « connaissance », se disant que T. « doit être un homme assez banal, indigne du talent dont Dieu l'a gratifié ». Drôle d'amour, qui débouchera sur un abandon réciproque, une rupture terrible remplie d'amertume et de ressentiment. Triste vie que celle de la baronne.

En ce qui concerne le musicien, Troyat ne nous en apprend pas beaucoup, hormis les compositions, les concerts, les lieux où il a séjourné, son bref mariage, quelques relations avec des petits « protégés » dont il aimait à s’entourer. Donc pas grand chose dans ce livre concernant le portrait du compositeur, à part les rumeurs mises entre parenthèses par l'auteur.

Le livre se termine avec la mort des deux protagonistes : Tchaïkovski aurait bu de l'eau non stérilisée et serait mort du choléra ou bien d'un suicide, et la baronne, des suites de la tuberculose quelques mois après lui.

Très difficile pour une lectrice de s’identifier à la baronne, en partie à cause de ce portrait dessiné par Troyat, qui pénètre ses moindres pensées et sa vie intime, à la manière d'un narrateur omniscient, et qui émaille l’histoire de cette femme de commentaires peu flatteurs, sarcastiques et méprisants. Selon lui, la baronne n'aura été pour Tchaïkovski, qu'une « banquière » pendant presque 2 décennies, chacun s'étant servi de l'autre : madame s'imaginait muse et grande amoureuse, monsieur avait tout simplement besoin d'argent et entretenait les illusions de sa pourvoyeuse.

Parmi les ouvrages consultés par Troyat et présentés dans la Bibliographie (numérisée et conservée en annexe de ce billet, au cas où), on retrouve trois documents sous le nom d'auteur Tchaïkovski : le Journal personnel de Tchaïkovski (en français), ses Oeuvres littéraires et correspondance Publié en russe en 1953 - 1981, et la Correspondance avec madame von Meck (3 volumes en russe) publiée en 1934-1936. Le reste étant une dizaine d'oeuvres biographiques et portraits de Tchaïkovski. Et un seul document concernant directement la baronne. Peut-on en déduire que son portrait nous vient uniquement du musicien et de ses biographes à lui ?

Le lecteur aurait-il une opinion différente de la baronne et de cette relation s'il lisait les lettres dans leur version originale et l'Étrange baronne von Meck écrit par Wanda Bannour ? Pour tout dire, une fois ce livre de Troyat refermé, je reste sur ma faim. Mais tout cela ferait un bon sujet de roman. Ou de film.

En 3 mots, la lecture de ce livre fut une expérience :

  • Ordinaire
  • Décevante
  • Malaisante
Titre : La baronne et le musicien.
Sous-titre : Madame von Meck et Tchaïkovski.
Auteur : Henri Troyat.
Genre : Essai [classé parmi les biographies par la Biblio].
Maison d'édition : Bernard Grasset, Paris.
Date de publication : 2004. 
Nombre de pages : 214.
ISBN : 2-246-66131-5.

samedi, avril 14 2018

Être ici est une splendeur : Vie de Paula M. Becker

Annie Strohem

Photo de couverture : Kunsthalie Bremen - Der Kunstverein Bremen, photo de Lars Lohrisch

J'ai découvert ce livre à la bibliothèque Le Prévost vers la fin du mois de septembre 2016. Je l'ai lu d'une seule traite au bout d'une nuit blanche, le 18 octobre de la même année. Ne voulant plus rester étendue dans mon lit sans dormir, je me suis levée et j'ai lu. C'était vers 4h30 du matin.

Découvert par hasard, j'ai aimé ce livre. J'avais pris quelques notes dans mon journal papier, le jour après. C'est en relisant ces notes aujourd'hui, que je suis retournée l'emprunter de nouveau à la bibliothèque pour le relire et en faire un compte rendu pour les Carnets rouges. Ce sera la première page de la nouvelle vocation de mes chers Carnets, me dis-je tout à l'heure. Et me voilà au travail.

Disons-le tout de suite, ce livre est étiqueté « biographie », parfois « roman ». La vie [je n'ose écrire « l'histoire », et tout ce qu'il y a autour] d'une femme ayant existé pour vrai, Paula Modersohn-Becker, peintre, qui fut l'amie de Rilke ; d'où mon double et légèrement troublant désir de lire et relire, sans doute. On ne peut pas tout mettre tout le temps sur le dos du hasard, n'est-ce pas ?

Paula mourut très jeune d'une embolie pulmonaire fulgurante après être restée au lit 18 jours par suite d'un accouchement long et difficile. Elle était Allemande et vécut de 1876 à 1907. Elle eut donc la chance de connaître l'Allemagne d'avant la première guerre mondiale.

Être ici est une splendeur est un livre très finement écrit. Soigneusement fignolé par Marie Darrieussecq jusque dans les moindres détails. Un peu par fragments, aussi. À partir d'innombrables lettres de Paula à ses proches, de ses photos, de son journal, des journaux de Rilke, Otto et Clara, de ses peintures et d'autres documents de l'époque. Marie Darrieussecq a fait le voyage jusqu'en Allemagne pour visiter le village où vécu Paula et sa tombe au cimetière de Worpswede, elle a étudié de près chacune de ses oeuvres, et s'est promenée dans le musée consacré à l'artiste.

Quand un livre vous donne envie d'en savoir plus long sur ceci ou cela, de voir les tableaux de Paula, surtout ses autoportraits nus et tout le reste, c'est qu'il ajoute un plus à la vie, une beauté surnuméraire. J'aime infiniment les coïncidences heureuses de la vie quand je rencontre des livres pareils, qui réveillent quelque chose en moi. Comme l'envie de relire la poésie de Rilke. Ses Élégies de Duino, principalement. Et ses Lettres à un jeune poète.

Je recopie ici intégralement le texte de la page quatre de couverture :

Paula Modersohn-Becker voulait peindre et c'est tout. Elle était amie avec Rilke. Elle n'aimait pas tellement être mariée. Elle aimait le riz au lait, la compote de pommes, marcher dans la lande. Gauguin, Cézanne, les bains de mer, être nue au soleil, lire plutôt que gagner sa vie, et Paris. Elle voulait peut-être un enfant - sur ce point ses journaux et ses lettres sont ambigus. Elle a existé en vrai, de 1876 à 1907.

Pour les curieux, qui voudraient lire davantage d'extraits choisis par Bibi, se rendre à la page Extraits choisis . (j'essaie de garder ça kiss - keep it simple and short, mais j'y arrive pas toujours...]

En 3 mots, la lecture de ce livre fut une expérience : :

  • Vivante
  • Touchante
  • Inspirante
Titre : Être ici est une splendeur : Vie de Paula M. Becker.
Auteure : Marie Darrieussecq.
Genre : Biographie.
Maison d'édition : P.O.L., Paris 6e.
Date de publication : Mars 2016. 
Nombre de pages : 160, incluant les remerciements et la bibliographie. 
ISBN : 978-2-8180-3906-9.