froid dedans

13 décembre 2006, paroles découvertes chez David Myriam :

« Dans la chambre froide je ne sens plus rien suspendue à un crochet je ne suis plus rien juste une viande froide promise à votre festin demain brûlée au feu de bois réchauffée une dernière fois pour une table pleine de dents avide de mon sang [...] »

Lien

miroir d'o

Lu dans le Journal d'O., quelque part sur la page du 8 septembre 2006 :

« si la nuit est violente, si la fille est secrète, si les pièges tous reliés dans des strates invisibles convoquent en collision à chaque instant du texte l'épuisant désir du monde et son opacité, si des rideaux de nulle part s'agencent et se défont sur le corps couronné et morcelé du rêve alors ce journal même, aussi vain et futile soit-il, quelquefois a un sens. je crois qu'il faut plonger encore et plus profond les mains dans le miroir. je crois qu'il faut extraire le suc et le cambouis des machines du désir. »

Lien

un autre journal

Marie :
Le 8 juin 2005

Ai mis 4 pages en ligne hier ou avant hier... Sans dates. Oui. Avais besoin de revenir en arrière, petite excursion vers ces écrits-là... les avais sans doute mis en page déjà, pas le courage d'aller relire les pages du site, pas grave, on dira que ça fait comme un refrain dans une poésie, la quête du désir, ou de la rencontre, c'est ce qui revient dans la vie... ces textes, une façon de tester si j'étais capable de les sortir de leur contexte, sans date, écrire « je » mais sans que ce soit moi, un personnage qui se raconte... mais ça ne veut pas se continuer, pas sur ce ton en tout cas. bon pas grave. je continue mon chemin. comme une petite goutte d'eau, entraînée par le courant un peu fou du torrent dans lequel elle se trouve... ça change des va-vient des vagues si calmes de la méditerranée... ça va un peu vite là, ça tourbillonne de tous les côtés, ça brasse et ça remue, ça se cogne un peu aux cailloux, ça rencontre d'autres gouttelettes, ça se tourne autour, ça se sourit, ça s'intrigue, s'interroge, se surprend, petites farandoles, ou carrément un rock, ou plus romantique une valse, les rythmes changent, les paroles s'échangent, se déposent, tout au creux de ce qui peut recueillir, les mélodies sont plaisantes, mais elle continue sa route, la gouttelette, le courant est fort et l'entraîne.. Dieu sait où... Elle se sent seule la petite gouttelette, elle se sait seule, et à la fois pas. A la fois liée, à la fois l'eau toute entière, à la fois petite molécule qui tourne sur elle même... Parfois elle se sent un peu fatiguée, alors elle se réfugie dans une petite bulle, toute douce, tout chaud... elle dort ? Elle rêve ? Puis l'air finit par manquer... Besoin de revenir à la surface... Elle se réveille... Toute étonnée. A quoi on joue ?
Qu'est ce qui va se jouer, maintenant ?

Tiens-oui, qu'est ce qui les lient entre elle, les molécules d'eau ?

la boîte à bonheur

lulu :

8 juin : "Je suis debout dans la cuisine et je ne pense à rien. Enfin à rien, c'est difficile, même impossible. Y a toujours un petit quelque chose qui vient on ne sait d'où, un détail sur le mur le papier peint, une parole pas digérée. Quand on voudrait avoir la tête vide ça nous vient comme ça. Je voudrais dormir." Jeanne Cherhal, en duo avec Higelin

Tu fais quoi toôôôôôôâ ? Et Pourquoâââââ ? Et C'est quoi çâââââ ? dit notre Zazââââ !

« Mais c'est souvent comme ça la vie non ? C'est ridicule au début, et après, ça devient touchant... » Copyright, Marion.

Simplement

Emmal'Indicible

Je découpe le ciel
Comme des iris ouverts à l'amour
La douleur a pris corps
La tristesse se transforme quand je te vois, je souris, une caresse sur le bras, les nuages s'envolent simplement
Dire avec le danger des mots, ils peuvent blesser torturer faire souffrir, alors je me lance contre toi en toi, simplement tu accueilles ce qui est si puissant tu recueilles et je m’envole avec elle nous avons si peu de temps
La douleur a pris corps je ne t’en parle pas, pas de noir ce soir, juste l'évidence de nous deux simplement
Je me lance dans les mots comme dans une bouche du métro une gueule ouverte grande en bras dissonants
J'ai oublié le rêve et pourtant tu étais présent
Tant de projets à mener tant d'organisation tant d'interférence et la douleur dans le corps
Des tenues à trouver, des horaires à négocier, ta peau, le temps
Elle pourra prendre le train jusqu'à Toulouse, laisser la chance que tout s'arrange que tout soit possible sa présence et la nôtre, malgré tous les imprévus qui accourent
comme si
Et quand il pleut cela dégouline partout maintenant, on vit dans un vaste aquarium, bouche ouverte à murmurer nos mots, des chants d'amour
évidemment
Entre nous trouver l'essence, le reste est sans conséquence, pourquoi cette relation existe, son importance, et puis ni l'un ni l'autre on veut que cela s'arrête, je nous fais confiance
Elle me dit d'être raisonnable, l'ai-je été un jour ?

Et si tout cela ne dure pas, l'amour ce que l'on nomme amour, on s'en fout

La révolte des collines

Poème sur l’appropriation des territoires par les « envahisseurs » humains


David Myriam – Art-Engagé.net
Le 20 mai 2005

Les collines sont endormies les unes sur les autres
en été leur peau racornie est recouverte de verdure
elles se tiennent chaud dans la froidure de l'hiver
au printemps elles frémissent sous le vent
le vent glacé qui les dépouillera l'automne

Sur leur corps assoupi des maisons se plantent
des verrues, des prions, des sortes de mantes
qui s'incrustent et se répandent le long des saisons
pourtant elles n'ont rien de religieuses

Les habitations aux fenêtres toujours fermées
s'approprient un morceau de colline vierge
elles délimitent leur terrain violé
par des murs et des clôtures épineuses

Les collines sans un mot supportent l'outrage
elles sont pour le partage
mais quand on les tranche pour faire carrière
quand on les mange à coup de pelleteuses
quand leur peau mitée chope un cancer
elles perdent patience
le ressort des couches de pierres repliées sous elles se détend
d'un coup sec
sans prévenir
elles se secouent le dos
pour se débarrasser des poux prétentieux
qui leur pompent le sang
sans même un repentir
elles en appellent aussi au vent
pour arracher les toitures
à la pluie
pour emporter les tas d'ordures
s'il le faut, elles feront de grands mouvements de terrain
pour changer de position
et muer avant la saison

Les collines sont comme ça
sympas, mais il ne faut pas les torturer trop longtemps
elles préfèrent les caresses
un chatouillement dans un creux de peau
une ondulation de mains sur leurs crêtes offertes
Les collines sont douces
mais gare au silence de leur révolte.

Propre sur lui

David Myriamart-engagé
Le 22 janvier 2005

Monsieur Alphonse est propre comme un sou neuf, il est entièrement récuré et manucuré, ses souliers sont vernis brillants, son menton est rasé lissé, il a le poil lustré et la peau parfumée, son costume bien coupé tombe à pic, ses pensées sont aimantées vers la réalisation de son plaisir maximal.
Ce soir, Mr Alphonse s'offre un grand dîner dans un restaurant chic avec Maud, une femme magnifique. Elle aussi a sorti le grand jeu : robe longue fendue jusqu'au slip, rivière de diamants en plastique, épilation à neuf des deux jambes et de l'entrejambe, maquillage femme fatale, parfums de luxe et crinière colorée.
Mr Alphonse est ravi de la voir en de si beaux atours, il est satisfait de son choix et de la couleur de son complet.
Après le champagne millésimé de l'apéritif, ils enchaînent avec divers mets délicats servis par de jeunes hommes et femmes courtois et bien habillés. Dès que leurs verres en cristal sont vides, un sommelier en gants blancs y déverse le rouge des grands crus de Bordeaux et de Bourgogne. Les flammes des bougies se reflètent sur la vaisselle et donnent une ambiance magique à leur rencontre.
Leurs mains et leurs pieds se frôlent discrètement, Mr Alphonse est aux anges. Entre deux bouchées, ils s'adressent des sourires complices, la soirée se déroule au mieux, Maud déborde de charmes. Euphorique, Mr Alphonse lui a même offert une rose au moment du dessert.
Après un bon cigare, il s'est empressé de payer l'addition pour passer à la suite des réjouissances. Dans le taxi qui les emmène à l'hôtel prendre du bon temps, Mr Alphonse n'a pu s'empêcher de glisser sa main blanche dans la fente de la robe de Maud. Son excitation est à son comble. S'il atteint aussi facilement le bonheur, c'est grâce à sa faculté d'oublier certains détails. Cette astuce si répandue lui permet de profiter des bons côtés de la vie, ce qui lui est d'autant plus aisé qu'il se situe du bon côté du manche.
Par exemple, il n'éprouve aucune difficulté à oublier que le délicieux foie gras qu'ils ont dégusté en se regardant dans les yeux découle de la souffrance atroce et de la mort de palmipèdes. De même, peu lui chaut que les viandes si tendres qu'ils ont avalées avec des sauces maison proviennent d'élevages concentrationnaires où des animaux sont mis à mort dans la force de l'âge. La plupart des légumes qui garnissaient leurs assiettes sont cultivés par des ouvriers immigrés au bord de l'esclavage exposés à des tas de produits phytosanitaires plutôt dangereux à la longue. Si Mr Alphonse s'intéressait aux personnes qui feront la plonge dans l'arrière-cuisine pendant qu'il ira forniquer joyeusement dans la soie, il apprendrait qu'elles vivent dans la précarité et que leurs heures supplémentaires ne sont payées qu'exceptionnellement. Quant à la jolie petite vendeuse de roses au costume traditionnel, elle est exploitée par un réseau mafieux qui la paye au lance-pierre en profitant qu'elle est mineure et sans-papiers. Ce cher Mr Alphonse se fout aussi comme d’une guigne que l'argent qu’il dépense à flot pour son contentement égoïste provient des spéculations boursières de son groupe d’assurance et des profits réalisés sur le dos de travailleurs qui resteront toujours pauvres.
Mr Alphonse est au dessus de tout ça, il a réussi dans la compétition grâce à son mérite, sa chance et ses appuis, à lui la bonne chère maintenant, c'est normal. Justement, à propos de chair, il lui est bien égal que Maud soit une prostituée de luxe qui travaille sous la contrainte de proxénètes exerçant des menaces sur sa fille restée à l’étranger. Tout ce qui l'intéresse, c'est sa classe et les belles proportions de son cul.
Quand il sortira de l'hôtel pour rejoindre sa famille installée au chaud dans le château d'une grande propriété, il n'aura pas une pensée non plus pour la bonne qui sera en train de nettoyer le sol du restaurant et qui n'arrive pas à joindre les deux bouts depuis que son mari est devenu alcoolique à force de chercher du travail.
Mr Alphonse se moque de ça comme du reste, il s'est rempli la panse de cadavres cuits et d'alcools chers, il a fait son rot et tiré son coup, enfin si l'on peut dire vu qu'il s'est endormi avant d'avoir pu bander pour de bon malgré la bouche experte de Maud, c'est tout ce qui compte.
La seule chose qui l'aura troublé dans cette soirée, c'est l'indigestion passagère qui l'indisposera le lendemain. La prochaine fois, il ira dans un restaurant diététique, il faut qu'il se surveille s'il veut encore profiter longtemps de la vie des autres.

Soleil ce matin

Marie – Un autre journal
Le 2 décembre 2004

Soleil ce matin. Du vent aussi, beaucoup de vent. C'est bien, il chasse les nuages. Depuis quelques jours, je regarde le petit abricotier devant la fenêtre de la cuisine. Un tout petit abricotier.
Il a poussé comme ça, sans que personne lui demande rien, année après année, il s'est étiré doucement, à l'abri, à l'ombre du grand cèdre.
Vaillant, j'imagine qu'il se croit éternel, parce qu'il garde ses feuilles pour lui, alors qu'alentour, tous les arbres quasiment ont perdu leurs feuilles, lui il les garde, mais elles ont changé de couleur - oui, au fil des jours, de plus en plus dans les tons orangés, puis jaunes. Mais aucune feuille par terre. Il est beau, flamboyant à côté du grand cèdre vert.
Mais les jours passent. Et ce matin, un grand coup de vent, et hop, le sol jonché d'un tapis jaune. Ça tourbillonne autour du petit abricotier, si ça continue à souffler comme ça, ce soir, le petit abricotier devra montrer ses branches nues.
oui, c'est ça, il ne voulait pas perdre sa jolie parure, mais voilà, on n'y échappe pas au temps qui passe. Ses branches vont continuer à se dresser. Il a perdu sa parure. Mais ce n'était qu'un voile et maintenant on le voit, lui, l'arbre tout tortueux qu'il est, il ne se cache plus. Mais on peut l'admirer encore, ses branches nues sont belles et il sera brave encore, le petit abricotier, dans le vent et dans le froid.
Et au printemps prochain, je sais bien qu'il y aura une nouvelle robe, les petits bourgeons qui laisseront s'épanouir les petites fleurs blanches ! Promesse de nouveaux fruits goûteux pour le début de l'été. Hein... Tu promets ?

Mais pour le moment on est au tout début décembre.
Le mois des jours les plus courts, et en même temps, la fête des Lumières un peu partout. Parce qu'on le sait nous, que les jours ne vont pas continuer à baisser, que la Lumière ne va pas disparaitre comme ça. On le sait bien. On n'a plus besoin de ça, de la promesse, de l'espérance du retour du soleil, après ces longues, si longues nuits. Pourtant on continue à la célébrer, cette Nouvelle Lumière.

À la maison, Fiston réclame son calendrier de l'Avent. Chaque jour on place un personnage de la crèche, et chaque jour dans une petite pochette il découvre une surprise chocolatée à déguster.
Les jours passent plus vite comme ça, me dit-il.
Parce que, au bout de ces jours, il y a des promesses. Et on a intérêt à les tenir.

aleph *

Gilles Bizien
Le 18 novembre 2004

Je suis autant que le sable, le fleuve, que tous les vides et que tous les océans.
Je suis comme là et absent, comme ici et ailleurs, comme précieux et misérable.
Je suis une danse et un repos, un abandon, une victoire.
Je suis un empire, un grain de rien.
Je suis transparence ou ténèbres boueuses, je suis plaisir ou douleur.
Je suis clarté et noirceur, falots et brumes.
Je suis léger, je suis pesant.
Je suis couleur ou oubli des couleurs.
Je suis le courage même et l'hypocrisie parfaite.
Je suis le souffle et le bâillon.
Je suis la parole ainsi que la mort.

Le noir ainsi que le blanc.

Je suis l'opposé et le proche, le moderne et l'ancien.
Je suis la larme laiteuse du jour, la joie camée de la nuit.
Je suis la fragilité et le granit, l'ampleur et le minime.
Je suis le succinct et l'immense.
Je suis chaos et ordre, cosmos et étoile.
Je suis particules et corps, nausée et bien être.
Je suis silence, musique, passade, accords, étreinte, suavité.
Je suis cruauté et innocence, honneur et malédiction.
Je suis légende, vérité, poèmes, équations.
Je suis l'énigme, le code, l'accès et le refus, le naufrage et le secours.

_______________
* Aleph, de Anochi : « Je ». En hébreu, l'aleph ne représente que le premier mouvement du larynx dans la prononciation (comme dans l'« esprit doux » en grec), qui précède une voyelle au commencement d'un mot. Sorte de racine spirituelle de toutes les autres lettres, porteuse dans son essence de tout l'alphabet, et, par conséquent, de tous les éléments du langage.

à fleur de peau

Nicolas – Nicolas de Rosanbo
Le 11 novembre 2004

Les arbres sont en lambeaux ces jours-ci
Moi à fleur de peau,
Si près des larmes.

Entre les êtres, la haine menace ;
Pourtant ils se disent leurs souffrances
Comme des lettres d’amour.

quand les jours racontés...

Lulu – La Maison-Plume

28 octobre : ...quand la fatigue ou le découragement guettent, pouvoir se dire : ne serait-ce que pour cet appel-là aujourd'hui, ça en valait la peine.

27 octobre : Fond sonore du jour : le Mano Solo nouveau, « Je n'y peux rien, j'aime tant la vie que chaque jour elle recommence... »

25 octobre : du Café d'Enfer à la fontaine Saint-Michel, marcher dans les feuilles, une après-midi de douceur. Et hop !

23 octobre : «... la famille est réunie pour leurs noces de diamant - le champagne qui pétille fait pétiller bien des yeux - quand une petite fille dit en riant aux bons vieux - Voulez-vous danser grand-mère - Voulez-vous valser grand-père ? » 60 années de mariage, une journée magnifique, un repas d'exception, et beaucoup d'émotion partagée. « Je suis fière de vous. - C'est moi qui suis fier de vous, vous avez tous bien réussi. » Entre les lignes, une histoire longue, marquée par la guerre, les enfants très tôt, une vie de couple pas si simple, une réussite à la force des bras, et aujourd'hui des enfants, des petits-enfants, et même des arrière-petits-enfants... une famille.

22 octobre : une conversation à bâtons rompus, une balade en moto, une soirée avec ce qu'il fallait de jeu et de spontanéité inattendue. « When you're alone, when life is making you lonely you can always go... »

18, 19, 20, 21 octobre : trop peu de temps, et trop de fatigue malgré ceci, bonheurs professionnels renouvelés : un regard qui s'éclaire, une phrase qui vient dire « j'ai entendu », un plaisir d'écriture, un éclat de rire au téléphone ; ce soir dans la boîte une clé possible à cette fatigue sans issue : être toujours sur le qui-vive, accueillir le plus de vie possible, au risque de l'épuisement.

16 octobre : une nouvelle théorie de la régression musicale (voir aussi : 15 octobre ; 13 septembre) : En deux titres, j'ai le droit !. Tous les droits : Barbie Girl, The Ketchup, Oooops I did it again... copyright : Antoine ;-)

arbre d'écume

Gilles Bizien –
le 27 septembre 2004

Un arbre d’écume, comme dans le cœur.
Branches, algues, racines flottantes au ciel, ou plutôt bras, fleuves, deltas, tentacules azurées, qui vont là où mon corps-rêve se lève. Délibérément.
Le monde accroché aux yeux, celui de l’écriture qui exsangue la poitrine et les paumes, le monde double, l’hologramme intime. La source libre, la rigueur et la discipline du délire, le segment céleste, le prolongement, l’insignifiance. Soleil robotisé de la machine humaine, hachoir numérique du rêve. Mais aussi le monde tel qu’il existe dans sa matérialité picturale, son existence poétique.
L’horizon des pupilles, approché, pas après pas, heure après heure, avec application, une lente et improbable extraction de la glaise, de la carcasse de métal. Toujours, des traces, des empreintes, la mâchoire du vide sur la carapace du ventre. Le peuplement délirant qui s’agite dans la poitrine.
Sens-d’écriture, sens du bleu éclatant aux lèvres lorsque nos bouches se touchent et s’allument à la façon d’une ampoule électrique, d’un signal, d’une note mauve. Le vu et le senti, le désiré, l’imaginaire, le transparent, le vaste univers du recyclage sentimental. Le squelette architecturé de l’émotion, la main mécanique de l’élan. Cyber esthétisme qui a avalé nos injures trop lisses et nos ongles trop propres. Ce langage nouveau qui descend de l’esprit vers le cœur et non pas du cœur vers l’esprit, cet iceberg de nos vies graduellement programmées à disparaître. Dessins vagues sur le sable, plongeon vers soi même égaré au monde.

je voudrais dire

Lulu – La Maison-Plume

26 juillet 2004 : « ... je voudrais dire le soir du dimanche, tant de dessins faits par les enfants et qui maintenant gisent à terre, chiffonnés, oubliés, tant de poèmes composés pour rire et déjà loin, jamais écrits, des heures belles comme des images d'Epinal, un passant entré qui ne reviendra jamais ; je voudrais dire ce qui ne peut pas se dire, un vers d'une chanson qu'on entend partout avant de ne plus l'entendre nulle part, le geste d'infinie douceur d'un homme gris dans le métro pour protéger une vieille dame, et la portière qui claque déjà ; je voudrais dire les silences de l'amour, les silences du malheur, les silences de la prière ; tout ce qui est transitoire, tout ce qui est déjà fini, qui ne veut rien dire, qui ne sert à rien, et qui est déjà oublié, à moins que tout ne signifie, que tout ne serve, et que rien ne meure jamais.
Je voudrais dire tout ce qui est en papier. » Françoise Mallet-Joris


25 juillet 2004 : dans une belle lumière dorée de fin d'après-midi, Léo me fait les honneurs de « son »  jardin :  Là c'est les oignons et là les poireaux, et là tu vois bien c'est les tomates !
Cueillir des framboises et les manger sur place, admirer les fleurs de courgette, poser à la coccinelle la question rituelle : « Coccinelle Coccinelle fera-t-il beau demain ? »  ... et puis revenir doucement à pied, admirer les poules au passage, une Elsa sur un bras et une brassée de dahlias dans l'autre.

Même l'ombre de la pluie

Stéphane Méliade – Poèmes pour voler debout
Le 9 juin 204

Ce qui est déjà mouillé ne craint pas la pluie
Proverbe grec



1.Avoir mal.
La poussée peut se manifester n'importe où. Dans ses propres reins, dans une aiguille que l'ont tient à la main, dans une aiguille que l'on plante dans ses propres reins, lors d'une scéance de magie noire dirigée contre soi-même. Au confluent des deux, plusieurs choses peuvent avoir mal ensemble. Tout peut avoir mal, même l'aiguille. Quelque chose peut sortir de notre propre corps, une pluie brûlante, une averse rouge qui peut faire mal aux objets que l'on croyait insensibles. Des pieds font bouger tout cela, des pieds font bouger les objets posés sur nos têtes, font bouger les télévisions en équilibre sur le crâne et pendant que l'on danse, tous les pays du monde que montrent les reportages perchés sur nos cheveux se mettent à trembler. Nous voudrions voir l'eau s'infiltrer dans la poussière, nous voudrions nous souvenir de nos visages enterrés. Nous voudrions même une seule goutte sensible.
Même l'ombre de la pluie.

Et des lézardes élargies sortent des animaux, des petits animaux de pluie et de terre qu'on ne connaissait pas, qu'on ne voulait pas connaître, qui n'avaient encore jamais vu le soleil. Ils prennent la lumière dans leurs yeux comme une femme prend son homme en elle.

Même le geste de soulager peut avoir mal.


2. Les grains s'allongent.

La poussière vole sous les pieds. L'expression le dit, la poussière vole. Quand ils rentreront chez eux, c'est ce qu'ils diront, ils diront leurs pieds se sont mis à bouger et la poussière volait et le sol tremblait.
C'est ce qu'ils diront en toussant, la poussière vole, ils espèrent que la photo sera réussie quand même, malgré le fait qu'ils n'arrêtent pas de tourner malgré eux, dans le sens inverse des grains et leurs corps semblent s'arrondir pour ressembler aux parcelles de nuages qui eux-mêmes s'allongent pour ressembler aux corps.
Et tout ce bruit qui fait trembler la terre se rejoint à mi-chemin, ils se demanderont en protégeant leurs appareils de leurs mains transparentes, ils se demanderont comment des pieds si délicats et des chevilles si fines peuvent-elles bien parvenir à faire vibrer le sol jusque dans les os, et comment un simple geste peut-il faire si mal.
Comment une simple goutte peut-elle tout noyer. Et comment elle sait ensuite tout ramener à la vie.
Même l'ombre de la pluie.

L'expression le dit, la poussière vole sous les pieds, mais on ne les voit plus, ils sont recouverts de ces petits animaux qui n'avaient pas vu le soleil et grimpent le long de notre peau trop claire parce qu'ils croient que la lumière qui leur donne soif provient de notre corps. Ils prennent des photos à la hâte, pour vendre la naissance d'un monde à un autre monde en train de mourir.

Même la poussière peut fixer des images.


3. Appareils assoiffés.

Ils se demandent s'ils doivent nous tuer puisqu'ils ne peuvent pas atteindre notre esprit. Ils multiplient les prises de vue pour mieux nous mesurer, notre taille, notre poids, notre durée, notre chaleur. Ils sont arrivés en conduisant des voitures et des maisons, ils ont dressé une table sur laquelle ils ont posé des dossiers à lire tout haut. Et ils se sont assis autour de nous. Ils nous ont parlé avec des masques et des filtres à poussière et des lunettes qui rendent la vision floue pour ne pas voir les chevilles fines qui dansent et soulèvent les grains qui se ressemblent de plus en plus à force de s'entrechoquer, pour ne pas voir les reins piqués d'aiguilles et les gestes qui ont mal, même ceux pour soulager. La langue sèche, la langue de carton, la langue à moitié morte se cambre vers le ciel, se courbe pour recevoir le plus de pluie possible. Ils ont renforcé leurs corps avec des angles qui brillent, ils ont construit des matières sourdes pour ne pas entendre le frottement des saisons qui se courbent. Nous attendons le secours des animaux qui viennent de l'intérieur du sol. Ils allument les chevilles et les jambes comme des feux doués d'intelligence. Ils allument même le dessous de la terre.
Même l'ombre de la pluie.

Et nous saisissons des louches, des moules à tarte et des casseroles pour les faire entrer dedans, pour les tasser comme des pauvres dans une caravane, jusqu'à faire coller leurs corps aux parois. Plus personne ne bouge maintenant et pourtant la terre continue à danser et la poussière ne retombera pas et nous non plus, grain contre grain, nous aimons nous polir.

Même l'ombre de la pluie nous donne à boire.

Le ciel des yeux

Gilles Bizien
Le 8 mai 2003

Mourir le ciel, mourir la vie. N'y a t il plus rien à brûler dans ce corps, est-ce la fin, déjà, la fin de l'amour? Le rêve n'est-il plus qu'un souvenir, qu'une espérance. La chaleur devient du froid, l'étoile une richesse perdue. Ça ressemble à l'oubli, aux larmes. N'y a-t-il plus rien à brûler dans ce corps, pour réchauffer le monde.
Pourtant.
Je ne le veux pas.
Je ne l'espère pas.
Enfoncer des morceaux de ciel, des espèces de nuages, des barbes à papa d'elle, dans la bouche, se goinfrer d'amour encore et encore, se goinfrer au point d'en crever. Être obèse d'elle. Devenir un monstre, un monstre que l'amour fabrique. Sans qu'elle s'en rende compte, sans qu'elle s'en doute, presque. Exploser, mourir, parce que sans l'amour que j'ai vu dans ses yeux je ne pourrais pas vivre. Par égoisme et lâcheté, par faiblesse et médiocrité. Exploser, tourner dans un manège de tourbillons jusqu'à la dislocation, jusqu'à l'oubli. Jusqu'à l'avant.
Pourtant.
Je ne le veux pas.
Je ne serais pas homme mais bête, sans elle. Sans elle, aurais-je encore envie de faire tourner les moulins du rêve, d'inventer, de faire rouler sur mes doigts des mondes distrayants. Aurais-je encore la force d'actionner mes membres de pantin géants, de marcher, d'espérer. Aurais-je le courage de vivre.
Mourir la terre, la route sous mes pieds, mourir l'azur et l'aurore. Perdus tous ces gestes que nous faisions, les baisers que le ciment de nos corps solidifiait. Est-ce vrai? Perdu le parfum de la vie, remplacé par le ténèbre du vide, par la puanteur d'être soi, d'être seul.
Il n'y aurait plus rien, une étoile sans cosmos, un soleil sans chaleur, l'océan sans couleur, un corps sans lumière, un monde sans choix, une vie sans hasard, des paroles sans actes, un voyage sans main à tenir, sans regard. Il n'y aurait plus rien d'humain.
Plus rien de toi, plus rien de moi. La mort avant la fin, l'oubli immense dévoreur de vie, d'amour. Nous serions vaincus par le ténèbre.
Nous ne serions plus rien, comme ça, parce que la flamme s'est éteinte. Nous ne serions plus rien. Parce que je suis ainsi, parce que tu es toi. Alors pour cela nous allons mourir. Chacun de notre côté, comme des animaux, comme des vieilles choses oubliées des hommes. Nous allons payer le prix de l'enfer, vivre la vie sans amour. Nous allons disparaître, alors que ton sourire est un monde lumineux et superbe, que ton corps chaleureux est une astérie gigantesque. Alors que tes cheveux noirs sont des algues célestes qui flottent dans l'espace. Alors que ta paume est une dune où le rêve peut perler, que tes ongles sont des diamants rares. Alors que des années lumières me séparent d'eux. Alors que tu es le seul lien véritable qui me rattache aux mystères. Alors que le silence desséchera mes pupilles. Alors que toutes les souffrances que j'ai vécues m'ont porté jusqu'à toi, comme une récompense à une prouesse. Alors que mon bourreau sera celle pour qui j'ai damné mon âme. Alors que je suis fou et méchant. Alors que dans mon sang ton nom circule en billes de verre, en perles, en oxygène. Alors que tous les mots ont ta signature. Alors que ce mal inconnu, ce mal que je n'ai jamais ressenti va me consumer. Alors que je serai seul, une nouvelle fois, face à la souffrance, face à moi même. Alors que la pluie est née de mes yeux. Alors que tous nos sanglots feront pousser des fleurs de vent. Alors que je veux que tu me sauves. Alors que je veux un enfant de toi.